La lutte est-elle un sport?

Théâtre, cirque ou sport? Telle est la question souvent posée lorsque vient le temps de statuer sur ce qu’est la lutte. Photo: WWE.com

Son statut de compétition « scriptée » lui fait souvent perdre des points aux yeux des amateurs de sport. Pourtant, nombreux sont ceux et celles qui considèrent la lutte comme un sport à part entière.

Si vous êtes un auditeur ou une auditrice régulier.e de nos baladodiffusions, vous aurez surement constaté qu’il arrive parfois que je lance moi-même quelques pointes à la lutte concernant son statut de sport. De l’autre côté de la table, on retrouve généralement Thomas Lafond, fervent amateur de lutte et défenseur de son statut.

Dans l’optique d’essayer de mettre au clair nos positions et d’en arriver à une entente, j’ai passé un moment à discuter avec Thomas sur la question suivante : « est-ce que la lutte est un sport? ». À l’aube de Wrestlemania 37, le moment était plus que bien bien choisi.

Point d’entente : les lutteurs sont des athlètes

Yohan : Avant toute chose, je crois qu’on peut facilement s’entendre sur le fait que les lutteurs sont des athlètes. Je m’avancerai même à dire qu’ils sont parmi les meilleurs athlètes, tous sports confondus. Ce n’est pas n’importe qui qui peut réussir ce que les lutteurs font. C’est difficile de faire semblant de tomber sur quelqu’un tout en lui tombant dessus pour vrai.

Thomas :  Exactement, en plus de devoir fournir un incroyable effort physique, il faut que cet effort soit contrôlé. Essaie de frapper quelqu’un sans lui faire mal, mais en ayant l’air de le frapper pour vrai. Ça prend des années et des années d’entraînement et même une fois dans la WWE, il y en a qui sont mauvais. Ces lutteurs-là gardent cependant leur place parce qu’ils sont incroyables au micro, même si leur performance dans le ring n’est pas excellente.

Yohan : C’est effectivement assez spectaculaire d’être capable d’être non seulement un bon athlète, mais aussi un excellent acteur. Parce que ce sont sérieusement des acteurs, The Rock et John Cena sont littéralement des acteurs d’Hollywood aujourd’hui.

Thomas : Ce sont de bons exemples parce qu’ils étaient des lutteurs corrects, mais sans plus. Cependant, ils étaient incroyables au micro et très charismatiques donc ils se sont fait un nom rapidement. Surtout si on compare avec Daniel Bryan, qui a passé des années à se faire un nom un peu partout sur des circuits indépendants avant d’arriver dans la WWE. Aujourd’hui, il est reconnu comme un des meilleurs lutteurs techniques de tous les temps. Les chemins pour arriver à la WWE sont donc très nombreux et ça prend beaucoup de temps pour parfaire sa technique.

Point de discorde : n’importe qui peut commencer n’importe quand
Bad Bunny Releases Sophomore Album 'YHLQMDLG' | GRAMMY.com
Ce n’est pas une blague, le rappeur Bad Bunny combattra à WrestleMania 37. Photo: Michael Tran – Filmmagic

Yohan : Le problème que j’ai cependant, c’est que, dans un sport, tu ne peux pas décider de t’y mettre et quelques mois plus tard te retrouver dans la plus grande ligue au monde et la plus grande compétition de l’année. On s’entend que Matthew McConaughey ne jouera pas pour les Bruins de Boston dans deux mois. On ne verra pas François Legault aller jouer au football pour les Bengals de Cincinnati demain. Même si on prend un sport comme le Baseball où il y a des joueurs qui sont plus ou moins des athlètes, qu’on prend la pire équipe du circuit et qu’on donne deux ans de préparation à quelqu’un, cette personne ne réussirait pas. Même après deux ans d’entraînement intense, Riccardo ne pourrait pas s’aligner avec les Pirates de Pittsburgh. On l’a vu avec Tim Tebow et Michael Jordan, deux athlètes professionnels qui n’ont pas été en mesure de s’établir dans la MLB. Jalen Ramsay en est un autre exemple, il voulait faire le saut de la NFL à la LNH et tout le monde s’est mis à rire de lui.

Pourtant, cette fin de semaine, on a Bad Bunny qui va disputer un combat contre The Miz à Wrestlemania. Premièrement, c’est n’importe quoi. Deuxièmement, et je n’enlève rien à Bad Bunny, mais dans un combat dans la rue ou dans un octogone de l’UFC, il se fait détruire par The Miz. Pourtant, même si ce serait surprenant, il y a des chances qu’il gagne cette fin de semaine. En plus, il fait ses débuts dans LE plus gros événement de l’année et ce n’est pas le premier. Tu ne verras ça nulle part ailleurs parce que le circuit perd de son sérieux si les recrues peuvent combattre dans le SuperBowl de la lutte à leur premier combat. S’ils commençaient au moins par combattre à Raw, ce serait déjà mieux.

Thomas : Il faut comprendre que Bad Bunny c’est un coup de publicité. C’est pour intéresser les gens au sport et aller chercher des fans. On a vu la même chose avec Stephen Amell il y a quelques années. On s’entend que Bad Bunny devrait perdre, mais connaissant Vince McMahon, ce ne serait pas surprenant qu’il gagne. Cependant, ce n’est pas parce que Bad Bunny est dans un ring de lutte que le combat ne sera pas intéressant. S’il affrontait AJ Styles, par exemple, ce serait un combat vraiment bon parce que Styles est un de ces lutteurs qui fait bien paraître son adversaire. C’est ce qui distingue les bons lutteurs des moins bons.

Point de discorde : Les meilleurs athlètes ne gagnent pas toujours
Roman Reigns
Roman Reigns a beau être l’un des meilleurs athlètes de la WWE, il lui arrive de perdre, mais pas toujours pour les bonnes raisons. Photo: WWE.com

Thomas : Quand on regarde les autres activités qu’on considère comme un sport, si je prends le jogging, par exemple, je ne vois pas comment on peut le considérer comme un sport et pas la lutte. L’effort physique est là. Ce n’est peut-être pas un sport compétitif, mais on ne peut pas ne pas voir ça comme un sport.

Yohan : Je reviens avec mon même point : la course ce n’est pas arrangé. Si je cours un 5km avec mon père, il y a de très bonnes chances que je termine avant lui, parce que je suis plus rapide, j’ai plus d’endurance et, en général, je suis plus athlétique. Par contre, si la course était organisée comme la lutte, il y aurait des chances que je finisse après lui.

Quand on parle de bons athlètes dans la WWE, on n’a pas le choix de parler de Roman Reigns. C’est un bon lutteur qui gagne très souvent, mais même lui il lui arrive de perdre. Cependant, quand il perd, ce n’est pas nécessairement parce que son adversaire a été meilleur que lui. C’est ici que j’ai un gros problème. Disons qu’on organise une revanche entre Roman Reigns et l’Undertaker. Si Reigns perd, ce ne sera pas parce que Taker a été meilleur que lui, ce sera en raison du personnage et de l’histoire. Encore une fois, je n’enlève rien à Undertaker, mais il est rendu à 56 ans et n’est plus du tout au sommet de sa forme physique. Encore une fois, dans un vrai combat, il n’y aurait aucun suspens.

Thomas : C’est parce que, pour apprécier la lutte, il faut voir ça un peu comme un film. Quand tu regardes un Marvel, tu sais que les Avengers vont gagner, mais tu es en mesure d’apprécier et tu te poses la question quand même à savoir s’ils vont vraiment être capable de vaincre le méchant. Tu sais que c’est fake, mais pourtant les gens apprécient.

Point d’entente : Les meilleurs restent au sommet

Yohan : Je dois dire par contre que, même si je dis que ce n’est pas toujours le meilleur athlète qui va gagner un combat, ce sont les meilleurs athlètes qui restent au sommet, ce qui est une caractéristique normale du sport. Chaque année, on dit que Mike Trout est le meilleur joueur de baseball, pourtant il n’a jamais participé aux séries éliminatoires. J’ai eu une courte discussion avec une autre amie qui adore la lutte et qui m’a fait réaliser que, même si les meilleurs athlètes ne gagnent pas toujours leurs combats, ce sont eux qui gagnent le plus en moyenne parce que pour rester au sommet, tu dois être bon. C’est un peu la même comparaison qu’au tennis avec Djokovic ou Nadal qui sont meilleurs que presque n’importe qui sur l’ATP, pourtant, jamais ils ne connaissent de saison sans défaite. Le seul athlète qui me vient à l’esprit qui a toujours été vu comme le meilleur et a presque toujours gagné, c’est Michael Phelps. Sauf que même lui il en a perdu des courses.

Thomas : Exactement. Prenons l’exemple de Kurt Angle, qui a remporté la médaille d’or aux Jeux olympiques d’Atlanta en lutte. Quand il a fait le saut en WWE, il y avait une certaine crédibilité qui l’accompagnait. C’est comme ça que ça fonctionne la lutte. Pour être au sommet, tu dois être crédible et pour être crédible, tu dois être bon. Tu ne resteras pas champion très longtemps si tu n’es pas un bon lutteur.

Point d’entente : La définition du sport est le problème

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Si le sport électronique peut être vu comme un sport, rien ne devrait empêcher la lutte de l’être. Photo: Florian Olivo – Unsplash

Yohan : Le principe de base de la lutte est beaucoup plus proche du théâtre ou du cirque que du sport. Wrestlemania, à la base, n’est pas fait pour déterminer le Champion du monde de la lutte, c’est un happening pour les fans et c’est fait pour le divertissement. S’il n’y a pas de partisans à Wrestlemania, ça devient une compétition un peu inutile. À l’inverse, le SuperBowl ou la Série mondiale sont faits pour déterminer l’équipe championne de la saison. Les partisans ne sont que témoins, et leur absence n’empêche pas la tenue de la compétition. C’est certain que le SuperBowl est un mauvais exemple parce qu’il y avait des gens dans les estrades à Tampa Bay cette année, mais la LNH, la NBA et la MLB ont longtemps roulé sans partisans et ça n’a pas empêché la tenue des compétitions, parce que celles-ci ne sont pas conçues pour les partisans à la base.

Thomas : L’an dernier il n’y avait pas de partisans à Wrestlemania et c’était effectivement moins intéressant. C’est pour ça que je dis que la lutte est un sport, mais pas un sport compétitif. La gestion du circuit y est aussi pour quelque chose. Vince McMahon essaie souvent de pousser des personnages qui ne sont pas appréciés du public. La version 2.0 de John Cena est un bon exemple. On essayait d’intéresser les plus jeunes à la lutte et McMahon est arrivé avec le SuperCena. Ça ne fonctionnait aucunement et les adultes n’aimaient pas. On était très loin du You can’t see me. Même chose avec Big Cass, Vince McMahon adore les « gros bonshommes » qui ne sont pas super athlétiques. Pour le public cependant, c’est une autre histoire, Braun Strowman a connu du succès parce qu’il était imposant, mais également mobile. Les lutteurs qui restent en place c’est mauvais pour le spectacle.

Yohan : Il est assurément là le gros du problème. J’ai vraiment l’impression que les partisans de la WWE considèrent la lutte comme un sport, mais McMahon voit ça comme du divertissement. Le promoteur principal et les partisans ont une vision différente du produit. Ça ne peut pas fonctionner.

Thomas : C’est dommage parce que c’est un problème unique à la WWE. C’est la grosse fédération alors tout le monde la connait, mais il y a plusieurs circuits plus petits où le spectacle est toujours excitant et leur système de classement rend les choses beaucoup plus crédibles côté sport. Tu n’en verras pas là-bas des recrues faire leurs débuts dans les plus gros évènements de l’année. D’ailleurs, la WWE n’est même pas considérée comme de la lutte, mais plutôt comme du divertissement sportif. Elle connait moins de succès récemment parce qu’elle est trop déconnectée de ses partisans.

Yohan : Tu as dit plus tôt que la lutte était un sport, mais pas compétitif. Je comprends que, même en ayant conscience que c’est arrangé, tu considères ça comme un sport, mais pas au même niveau que le football, le hockey ou le soccer professionnel?

Thomas : Absolument, c’est une activité physique et un sport, mais c’est un autre type de sport, c’est du théâtre extrême. En même temps, si on est prêt à considérer le sport électronique comme un sport, on n’a pas le choix.

Yohan : En effet, je pense qu’on va pouvoir s’entendre là-dessus. On ne peut plus tout regrouper sous un seul thème, il nous faut des sous-catégories. À ce moment-là, je serais prêt à voir la lutte comme un sport.

La lutte est prise dans un débat sans fin autour de son statut. Cela ne devrait cependant pas nous empêcher d’apprécier le spectacle. Sur ce, bon Wrestlemania à tous et à toutes!

Yohan Carrière

Après un stage d'exploration à RDS en 2015, Yohan Carrière débute officiellement sa formation journalistique au cégep Marie-Victorin en 2017. Aujourd'hui étudiant en journalisme à l'UQAM, il compte à son actif plusieurs collaborations, notamment à la radio et en vidéo avec L'Avantage Terrain et à l'écrit avec le magazine L'apostrophe. Il a également contribuer à la couverture des Jeux olympiques et paralympiques de Tokyo avec Radio-Canada. Toujours considéré par ses pairs comme un excellent communicateur, il vise aujourd'hui à mettre sa voix et sa plume au service des amateurs de sports. En tant qu'ex-joueur et entraîneur de hockey-cosom au sein du RSEQ, il garde un intérêt pour le sport-étudiant, mais se spécialise surtout dans le monde du hockey, du baseball, du tennis et de la Formule 1.

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