Le rugby féminin prend-il doucement sa place?

La plupart des sports ont leur version féminine, mais celle-ci a-t-elle la même importance que son “équivalent” masculin? Le terme est effectivement inadéquat, et c’est bien là le problème.

Arrêter de tout genrer : serait-ce la solution à tous nos maux? Commençons par une photo neutre. Crédit: Pixabay

Pour la deuxième fois, on s’intéresse de manière différente à un sport : à travers les yeux d’une amatrice. Comme pour le ballet (pour lire ou relire le premier article de la série, voici le lien), le rugby féminin a son lot de défis. Encore une fois, cet article n’aura pas pour objectif de vous offrir une généralité sur la question, ni même des informations officielles. Encore une fois, une athlète nous présente sa propre vision des choses, une vision teintée de passion.


Sara Rosa vit à Reims, dans le nord-est de la France, et pratique le rugby depuis 6 ans maintenant. À 7 ou à 10, elle voit ce sport comme un moyen de se défouler et de se dépenser. Elle a fait partie pendant 5 ans de l’équipe universitaire de sa ville, et a participé à de nombreuses compétitions parisiennes avec son équipe. Maintenant qu’elle a terminé ses études, elle fait partie d’une équipe mixte loisir. On lui donne la parole.

Quelle est ton expérience personnelle avec le rugby?

“C’est un sport d’équipe où personne ne peut se la jouer solo. L’esprit individualiste est mal venu sur le terrain de rugby, le but c’est d’avancer ensemble parce que l’on dépend les uns des autres et que les postes sont complémentaires entre-eux”

Sara Rosa

« Lorsque j’ai mis le pied sur le terrain pour la première fois, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, et autant te dire que j’ai souffert. Mais je suis revenue et, semaine après semaine, les courbatures s’amenuisaient et les coups [devenaient] plus faciles à supporter.

La jeune étudiante sortant du lycée et la jeune diplômée sont très différentes, et le changement est dû en grande partie au rugby. J’y ai appris donc à m’endurcir mentalement, à toujours aller de l’avant quoi qu’il arrive, à être fair-play, à écouter et respecter (arbitre, entraineurs, joueuses). J’ai découvert aussi que c’est un sport dans lequel tout le monde a sa place, quel que soit ton gabarit, ta force, ta vitesse et ta lecture de jeu. Sur le terrain, il y a une place pour toi. Tout ce que l’on te demande, c’est de faire de ton mieux et, bien évidemment, de t’entrainer. De mon côté, je me suis vite retrouvée en poste de n°9 ( demi-de-mêlée), et mon rôle était de suivre la balle pour être là lorsqu’elle se retrouverait au sol pour la redistribuer rapidement et permettre au jeu de continuer ( mais aussi de ne pas nous la faire voler). J’ai aimé ce poste à tel point que lorsqu’on a commencé à former ma remplaçante, j’étais très contente pour elle parce qu’elle héritait du meilleur poste, mais j’étais perdue lorsque l’on me mettait ailleurs.

C’est un sport d’équipe où personne ne peut se la jouer solo. L’esprit individualiste est mal venu sur le terrain de Rugby, le but c’est d’avancer ensemble parce que l’on dépend les uns des autres et que les postes sont complémentaires entre eux. Puis les plaquages ça défoule super bien après une journée de travail, et les troisièmes mi-temps sont très vivantes, donc l’ambiance est vraiment festive dans un club de Rugby. »

À quoi ressemblent les équipes de rugby chez toi?

« De ce que je sais (et je ne sais pas tout), c’est qu’il y a plusieurs équipes de rugby. Tout d’abord, il y a le Stade de Reims Rugby, qui est affilié à la FFR (Fédération française de Rugby) et qui, de ce fait, a un classement national officiel. Ce club est composé de plusieurs équipes et notamment de deux équipes féminines. Une pour les moins de 18 ans et une pour les plus de 18 ans. L’équipe des plus jeunes fait du rugby à 7 puisqu’elles ne sont pas assez nombreuses pour faire du rugby à XV, et l’équipe des plus âgées fait du rugby à 10. Ensuite, nous avons des clubs non affiliés FFR, qui sont là pour le loisir et qui participent à des compétitions entre associations. Parmi ces clubs, aucun n’a d’équipe féminine. Mais certains ont des équipes mixtes (Homme-Femme-jeune-vieux). Ça peut paraître un peu dangereux, mais c’est relativement apprécié. Et ce sont des équipes de rugby à XV. Enfin l’association sportive de l’université de Reims (ASURCA) est composée d’une équipe de rugby féminine, qui participe activement à des compétitions avec les universités d’île de France en rugby à 10 ou 8. Toutes les autres sont des équipes masculines.

De ce que je sais, en international c’est la même chose. Il y a une centaine d’équipes masculines contre une cinquantaine de féminines. Enfin pour les JO, comme c’est un évènement international, il y a des équipes masculines et féminines de rugby à 7. Mais je crois ne pas me tromper en disant que la présence du rugby féminin au JO a moins de 10 ans alors que le masculin y est présent depuis bien plus longtemps. Différence qui peut s’expliquer par la potentielle non-existence des équipes féminines à l’époque. »

Quelles sont les différences majeures entre le rugby féminin et le rugby masculin?

« Il existe une énorme différence entre le rugby masculin et le rugby féminin, c’est le statut des sportifs (du moins en France). Ici les hommes sont des sportifs professionnels, payés à plein temps pour leur travail et qui ne font que ça de leur vie. Des joueurs pros quoi. Tandis que les femmes sont des amatrices-professionnelles, c’est-à-dire qu’elles ont un métier principal, et en plus de celui-là, elles assurent les entrainements, les prépas-physiques et les compétitions. Bien entendu, elles sont rémunérées pour tout cela également, mais pas suffisamment pour en vivre. 

Après, sur le terrain, c’est techniquement différent. Dans une équipe masculine, même si ça tend à changer, nous sommes plus dans l’affrontement, l’impact, puis l’évitement. En gros on rentre dans le tas puis de temps en temps on esquive et on fait jouer. Mais comme je disais, ce jeu commence à disparaître pour laisser place à un jeu plus tactique et plus d’évitement. 

Dans une équipe féminine, le schéma est plutôt inverse, avec de l’évitement donc plus de tactiques de jeu, puis de l’impact. Mais attention ce serait une erreur de croire que cette différence vient de la « préciosité » ou de la peur du contact de la part des femmes. Pas du tout, un match de rugby féminin est tout aussi passionnant à voir qu’un match masculin. Et les impacts comme les plaquages sont tout aussi impressionnants.

Je dirais que le statut non professionnel est une limite chez les femmes puisqu’évidemment, tu ne peux pas progresser aussi vite et être à 100% disponible lorsque tu fais autre chose à côté. Mais ça, ce n’est que mon avis. »

Qu’est-ce qui caractérise une équipe de rugby au féminin?

« Je dirais sa détermination, sa force de caractère, sa puissance et son esprit d’équipe. »

Comment vois-tu le rugby féminin, et le sport féminin en général?

« Le sport féminin est beaucoup moins médiatisé que le sport masculin et c’est en partie à cause de ça que les joueuses n’ont pas le statut de professionnelles.

Ensuite les équipes féminines ont mis du temps à avoir « du crédit », ne serait-ce que par leur fédération. Par exemple le XV de France Féminin a mis du temps à s’appeler comme ça, avant c’était l’équipe féminine de Rugby. Et lorsque l’on parlait de XV de France, automatiquement on pensait aux hommes, comme si les filles ne nous représentaient pas aussi. Heureusement les choses ont changé et aujourd’hui les femmes sont aussi considérées comme équipe nationale officiellement.

Sinon, en ce qui concerne le sport féminin en général, je trouve que tout est encore cliché, même si des efforts sont faits, nous avons tendance à être reléguées à des sports dits « féminins ». En soit, rien de dégradant de pratiquer tel ou tel sport, mais plutôt un regard réprobateur sur celles qui pratiquent autre chose. 

En parallèle du rugby, j’ai pu pratiquer du CrossFit et de la musculation. Avant le premier confinement, j’étais même en compétition de rugby dans la catégorie des plus de 53kg. Tant que je restais dans ce monde-là, les filles étaient encouragées par leurs équipes (mixtes). Mais dès que tu sors de ce milieu et que tu racontes aux autres ce que tu fais, alors en tant que fille on te surnomme « bonhomme », ou alors on te fait toujours la même redite sur « les filles trop musclées ce n’est pas beau » […] ou alors des « mais non comment vas-tu faire pour trouver quelqu’un si tu as des plus gros bras que lui? ». Des réflexions auxquelles on ne porte aucune attention et qui ne nous impactent pas, mais qui veulent en dire beaucoup. Donc pour résumer, je dirais que le sport féminin est en cours de médiatisation, encore trop stigmatisé et catégorisé. »

Est-ce que tu as déjà vécu une quelconque discrimination par rapport au sport en tant que femme?

« Vis-à-vis des hommes, tu vis toujours sous leur regard, certains sont admiratifs, d’autres simplement pervers. Malheureusement aussi, j’ai pu subir des agressions sexuelles de la part d’entraineurs, minimes pour ma part, mais beaucoup plus importantes chez d’autres […]. Je ne dirais pas que ça caractérise le sport féminin, pas du tout, mais ce sont des choses dont il faut avoir conscience, nous sommes en étroite collaboration avec des hommes, et certains n’ont pas encore compris que nous n’étions pas des morceaux de viande prêts à être consommés, mais des sportives qui doivent être considérées et respectées. »

Quelles sont tes solutions pour faire avancer la cause?

« Plein de solutions existent et sont déjà en place. Des campagnes de pubs pour le sport féminin existent déjà, les matchs féminins sont diffusés maintenant sur les mêmes chaines que ceux des hommes, et les fédérations tendent à leur donner plus de crédibilité. Et enfin, supprimer de notre vocabulaire des phrases telles que : « mais c’est un sport de fillettes ça » ou alors « mais ça fait trop bonhomme pour toi ». En bref, arrêter de tout genrer. »

Et finalement, as-tu un message à faire passer?

« Qui que tu sois et quel que soit le sport que tu as décidé de faire, ils trouveront toujours à redire, alors apprécie au maximum ce que tu fais, donne-toi à fond, parles-en partout autour de toi. Personne ne le fera pour toi et peut-être qu’un jour quelqu’un te remerciera. »

Cheyenne Ogoyard

Passionnée par le sport depuis l’enfance, Cheyenne s’est reconnue tout de suite en voyant passer Le Club-École dans son fil d’actualité. Parmi l’une des premières filles à se lancer dans le projet, c’est tout naturellement qu’elle souhaite se diriger vers des sports moins médiatisés. Ayant commencé la danse et l’équitation à l’âge de 4 ans, elle baigne depuis maintenant 10 ans dans le milieu de la compétition équestre au niveau national, avec une médaille aux Championnats de France en saut d’obstacle à son actif. Son but est essentiellement d’écrire et d’apprendre sur des sports comme la danse, l’équitation, la gymnastique ou encore la natation ; des sports plus discrets dans les journaux, mais tout aussi importants.

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